CLIMAT ET SOCIETE
(1).LES "ANNEES DE MISERE" : 1693-95 : la crise, généralités.


Le contenu de cet article est paru dans les bulletins de l'association (n°56 et 58) en version abrégée ici un peu plus complète .

Pour une version "intégrale" (bibliographie, notes, annexes) voir la revue de la société des sciences arts et belles lettres du Tarn, bulletin LXX, p.229 à 257.

Climat, présent, passé.

2018 est, en France, l'année la plus chaude depuis que l'on relève régulièrement les températures. Deux ans auparavant, au printemps 2016, la France a connu un excès de précipitations, accompagné de spectaculaires inondations ; en 2003, la canicule estivale provoqua un surcroît de décès de 15 000 personnes âgées ; en 1985, un rude hiver mit en surchauffe la corporation des plombiers Ces trois épisodes d'excès météorologiques récents (on pourrait en trouver d'autres) s'inscrivent dans le cadre d'un réchauffement climatique indéniable qui pousse les Cassandre à prédire un avenir difficile, quoique obscur.

L'historien, lui, a la tâche un peu plus facile pour chercher dans le passé de sombres exemples, qu'il faut pourtant se garder d'utiliser pour éclairer le présent. Les dépouillements de registres paroissiaux de communes de la vallée du Viaur par une équipe de généalogistes de la liste "Famille Viaur" : Maryse Combelle, Maryse Roumengous, Gérard Batisse, (Jouqueviel) ; Christian Dalbiès (Saint-Christophe) ; RJ Larroque (Trévien) ; Christian Paillous (Saint Just-sur-Viaur) et Odile Car (La Clause) nous fournissent les données qui permettent d'évoquer les conséquences d'aléas météorologiques dans cette région, à la fin du règne de Louis XIV, à l'apogée de ce que l'on a coutume d'appeler le « petit âge glaciaire », terme popularisé par Emmanuel Leroy Ladurie (dernier ouvrage sur la question : E. Le Roy Ladurie, D. Rousseau et A. Vasak ,   Les fluctuations du climat de l'an mil à aujourd'hui,  Fayard, 2011), historien spécialiste de l'histoire du climat en France. Certes, a priori, un cycle de refroidissement climatique est, en quelque sorte,  un contre-exemple de la période actuelle mais il peut être tout aussi riche d'enseignements.

 

Jouqueviel est la commune la plus septentrionale du département du Tarn. Petite commune rurale, son terroir est celui des plateaux pauvres du Ségala, ici profondément entaillés par la vallée du Viaur, qui la sépare de l'Aveyron.

Au XVII ème la population (environ 600 habitants) est installée essentiellement sur les versants de la vallée. La communauté est composée de deux paroisses, celle de Saint-Martial centrée sur le hameau de Jouqueviel où l'on trouve le chateau de la famille de Faramond, seigneur du lieu et celle de Notre-Dame des Infournats structurée autour du hameau éponyme. La Borie de Lézan appartient à cette dernière paroisse mais fait partie de la communauté de Montirat qui comprend, elle, six paroisses.

La société locale est peu diversifiée . Les habitants sont presque tous paysans (aux alentours de 80 % de la population) et majoritairement brassiers c'est à dire propriétaires d'un lopin de terre qui ne peut pas suffire à les faire vivre et qui les contraints à s'embaucher ailleurs, notamment chez les laboureurs qui sans être être de gros propriétaires ont cependant une exploitation dont la superficie (supérieure à 5 ha) leur permet d'aller au-delà de l'autoconsommation.

Quelques artisans procurent les services de base du quotidien dont les habitants ont besoin et l'on trouve aussi de rares marchands pour les échanges (céréales bêtes, vin,bois) ainsi que quelques "robins ruraux" (notaires, praticiens) qui avec les clercs sont les seuls à être alphabétisés.

Une crise exceptionnelle

En parcourant les registres des sépultures de 1609 à 1699, la variabilité du nombre de décès annuel est frappante, tout comme la régularité de brutales poussées (en rouge sur le graphique) de mortalités (1645,1660-62,1668 et 1693). Les historiens (Jean Meuvret, 1946 ; Pierre Goubert, 1960) ont bien étudié ces crises démographiques dites « d'ancien régime » (sans majuscules : sens économique et social). Elles sont nombreuses au cours du XVII e siècle en France et classiquement liées à une épidémie (peste par exemple), à la guerre, ou à la famine, suite à de mauvaises récoltes. C'est l'inhabituelle et on peut même dire, très exceptionnelle, ampleur locale du nombre de sépultures qui a focalisé notre attention sur les années 1692-94. Dans le schéma des crises en France, celle-ci fait exception car tout le royaume, avec des intensités variables, est concerné ou presque - Basse Bretagne, Provence et une partie du Languedoc ne sont pas touchés - alors que la plupart du temps, les poussées de mortalité se déroulent dans un cadre géographique limité à quelques régions.

En 1693-1694, suivant les historiens, on estime la perte supplémentaire de population du royaume à 1.3 millions d'habitants (Le Roy-Ladurie ) ou 1.4/1.8 M, (Marcel Lachiver , François Lebrun ) c'est-à-dire, environ 8% pour cent des Français ... C'est de loin la plus grande saignée démographique de l'époque moderne en France. Elle est très supérieure à la crise de 1709-1710, deux fois moins meurtrière mais pourtant bien plus souvent mise en avant, sans doute à cause de son spectaculaire hiver. A l'échelle nationale, il faut remonter à l'épisode médiéval de la grande peste de 1348 (aux alentours de 30% de la population décimée) pour trouver une telle hécatombe.

Georges Frêche dans une étude consacrée au midi toulousain reprend et complète les éléments de l'enquête réalisée à l'époque (1698, publiée en 1734) par l'intendant Lamoignon de Basville . Ils soulignent tous deux, l'ampleur de la crise dans le diocèse d'Albi qui serait passé de 114 615 habitants en 1693 à 98 675 pour la période 1695-98, soit une perte de 14 % de la population totale. Joël Cornette, ( « Affirmation de l'Etat absolu 1492-1652 » Hachette Carré Histoire, 2016) reprend sans doute ces chiffres de l'intendant Lamoignon de Basville quand il dit que la crise y a fait mourir 16 000 personnes. Au-delà de l'illusoire précision des chiffres fournis par l'intendant, il est indéniable que la région semble touchée plus fortement que la moyenne. A Albi, pour les trois paroisses de St Julien, St Etienne et Ste Martiane, les décès sont multipliés par deux en 1693 et 1694 par rapport à la moyenne des vingt années précédentes. Dans le Ségala tarnais, l'ampleur de la crise est encore plus forte : Monestiés aurait perdu 17 % de sa population, Pampelonne 28 % et Teillet 30 %. Pour expliquer l'intensité du phénomène, l'intendant fournit des amorces de réponses avec les chiffres de céréales disponibles en novembre 1693 : le diocèse d'Albi disposait en novembre 1693 de 226 352 « quintaux poids de marc » de céréales alors qu'il en faudrait le double pour assurer la «soudure » avec la récolte suivante. De plus, il précise «  celui [le diocèse] d'Albi a été particulièrement affligé car, outre les mauvaises récoltes, il a subi une grande mortalité de bestiaux».

 

Au hameau des Infournats, en 1693, l'on relève 51 décès contre une moyenne - pour la période 1608-1699 - de 4,6. La mortalité est donc cette année là, multipliée par dix (une multiplication par cinq est déjà considérée comme très forte !). Ajoutons que la crise perdure en 1694 (14 décès) ce qui est normal, les crises obéissant non pas à l'année civile mais au rythme des « années de récoltes  ». En deux ans, la paroisse perd donc 65 habitants. Il s'agit bien d'un épisode démographique hors-norme pour le XVII e siècle. En 1645, une crise, pourtant forte, n'avait tué, si l'on ose dire, que 23 habitants (quintuplement de la mortalité) ; celle de 1668-1669, n'en cumulait que 31, soit presqu'autant que lors du fameux hiver 1709-1710 (13 décès en 1709 et 21 en 1710).

Pour notre paroisse, qui comprend le village des Infournats, les hameaux de Laurétié, celui de la Borie de Lézan et l'écart du Mas del Sol on peut dénombrer une trentaine de ménages, soit environ 150 habitants (ou un peu plus ...). La crise de 1693-1694 a donc fait disparaître environ 30 % de la population ; ce chiffre, proche de ceux cités par Georges Frêche (voir plus haut), confirme et met en évidence, même si l'on doit se méfier d'un exemple à l'échelle microscopique de la paroisse, que le Ségala tarnais fut lors de cet épisode, à l'instar d'une bonne partie du Massif Central, l'une des régions de France où la mortalité fut la plus effroyable. Les quelques registres paroissiaux dont nous avons consulté les décès confirment l'ampleur de la crise de 1693-1694 par rapport à celle de 1709-1710. L'exemple de Naucelle (à peine à trente kilomètres de Jouqueviel) confirme la sinistre situation locale. La crise y atteint son sommet en 1694, avec 171 décès, soit plus de deux fois la mortalité de l'année précédente et six fois la moyenne de la période 1675-1700. La perte de 246 habitants, en deux ans, représente pour une population d'environ 900 personnes, 27 % du total.

Bilan : dans tous les cas de figure, l'intensité de la crise est très largement supérieure à la moyenne nationale.

 

 

L'engrenage de l'adversité météorologique

La crise s'inscrit dans le cadre de deux mauvaises récoltes successives provoquées par un dérèglement des saisons. Le contexte climatique global du moment est celui «  du petit âge glaciaire  » qui couvre trois siècles (milieu XVI e à milieu XIX e ) mais connaît son maximum entre 1680 et 1700. En réalité, ici, il n'est pas simplement question de froid mais d'un enchaînement d'épisodes météorologiques hors normes qui commence effectivement par un hiver fort rude. Nous reprenons, en la résumant, la description du mécanisme parfaitement décrit par Marcel Lachiver qui s'appuie sur des relevés météorologiques fiables (ceux de scientifiques de l'époque) même s'ils sont limités (Paris est le mieux renseigné).
En 1691-92, à Paris, il gèle sans discontinuer, du 13 décembre au 22 février. Le climat du Ségala n'est certes pas tout à fait celui de la capitale mais hélas - nous ne disposons pas de relevés locaux des températures ni des précipitations, privilège réservé à quelques grandes villes (Montpellier, Bordeaux ) ; il faut donc s'en tenir, pour ce qui est des chiffres, aux données parisiennes. La relative précocité, comme la longueur du gel, ont retardé la poussée des «  céréales d'hiver  » (plantées en automne) et, manque de chance, le printemps est frais et point de départ d'une longue et forte période pluvieuse qui dure jusqu'à mi-juillet (112 mm en juillet à Paris). La première quinzaine d'août apporte un répit, avant une reprise pluvieuse, mais le temps laissé est trop court pour effectuer totalement une moisson qui, par ailleurs, n'est pas partout arrivée à maturité. Souvent, les grains germent sur pied, ou bien dans les gerbes, qui n'ont pas été rentrées à temps. Résultat : peu de céréales et de mauvaise qualité. L'automne n'arrange pas les choses avec un mois d'octobre très froid (2° en dessous de la moyenne à Paris) qui ne permet ni bonnes vendanges, ni semailles correctes, d'autant plus que le grain est de médiocre qualité. L'hiver 1692-93 se passe bien, espoir vite déçu par un mois de mai froid (2° en dessous de la moyenne, toujours à Paris) et pluvieux (200 mm). Les semis de printemps (orge, il n'y a pas encore à cette époque de variété de blé ou de seigle dits de printemps) sont impossibles dans beaucoup de régions. Les promesses de récolte ne sont donc pas brillantes et pour parachever le désastre, le mois d'août se révèle torride (une moyenne de 20°1 à Paris) : les blés sont « échaudés  » (petits grains, durs et sans farine). Deux années de mauvaises récoltes qui seront couronnées par le rude hiver de 1693-94 (gel permanent en janvier ; - 13°5 à Paris le 24) qui heureusement n'enchaîne pas cette fois là, sur un nouveau printemps «  pourri  » !