LE VIAUR : petit patrimoine

Les croix

Localisation

Grâce à la communauté de commune du Ségala carmausin , nous disposons d'un inventaire réalisé sur les communes du Tarn, ce sont donc celles-ci qui sont ici décrites en priorité. Le travail reste à faire pour la rive aveyronnaise tout aussi riche car globalement plus pratiquante. Le chemin emprunté est thématique ce qui veut dire géographiquement tortueux. Comme pour compliquer le repérage, les croix se font un malin plaisir à être discrètes en se fondant dans le paysage quotidien et nos contemporains peu religieux passent devant sans les remarquer. Ouvrez donc l'œil et le bon, pour ne pas les rater !

L'emplacement des croix a un sens : à un carrefour elles protègent le pèlerin ou le voyageur ; sur une place elles garantissent l'honnêteté des transactions ; entre l'église et le cimetière, ce sont les croix des morts ; elles signalent la limite d'une paroisse, commémorent la consécration d'un édifice public (pont par exemple), d'un événement marquant ou d'une mission. Placées au bord d'un chemin, elles indiquent probablement l'ancien passage d'une procession, soit celle des Rogations (bénédiction des prés et champs avec prières pour des récoltes abondantes pendant trois jours, avant l'Ascension) ou celle célébrant les principales fêtes religieuses. Dans certains cas, leur fonction est plus sinistre, comme aux environs du Puech del Pal (aux sources du Viaur) où la croix des Pendus pointe l'emplacement d'un gibet seigneurial . Elles peuvent aussi être dédiées à la Vierge et jalonner le parcours d'un pèlerinage à sa dévotion comme le font les quatre croix de bois, perdues actuellement dans les pentes boisées des alentours de la chapelle des Infournats (commune de Jouqueviel ). Les croix de cimetière représentent évidemment une catégorie à part.

Inscriptions

Inscriptions et ornementations sont également chargées de sens mais il n'est pas toujours clair pour les novices car bien souvent symbolique ou savant, sauf quand il s'agit de la date d'édification, présente d'ailleurs uniquement sur les croix récentes.

Le « sigle » INRI est le plus fréquent, sur les croix de la région comme partout ailleurs : abréviation latine de Iesus Nazarenus Rex Judaeorum (Jésus de Nazareth roi des juifs), texte placé par Ponce Pilate sur la Croix de Jésus. On peut aussi trouver, mais moins couramment, le monogramme du Christ, IHS  : abréviation latine de Iesus Hominum Salvator (Jésus Sauveur des Hommes) qui est parfois simplifié à l'extrême en H. Les croix dédiées à la Vierge sont aussi fort communes mais les inscriptions y sont plus rares, y figurent alors les lettres M et V (ou A) qui sont le plus souvent entrelacées.

On trouve aussi dans la vallée, des croix édifiées par un donateur qui a voulu se faire connaître par ses initiales ou celles de sa famille, voire par son patronyme complet porté sur le socle : Famille Bosc (1932) au lieudit Jouanens commune de St-Christophe ou Decours (1921) à Narthoux.

Le Christ, la crucifixion

Dans la région comme partout, à la croisée du fût et de la traverse, c'est bien entendu le Christ en croix qui est la scène la plus souvent représentée.

Mais outre la Crucifixion, une multitude d'autres représentations peuvent être présentes un peu partout sur les autres éléments de la croix. Seules quelques unes seront présentées ici à partir de quelques exemples les plus fréquemment rencontrés.

Un original Christ en croix à Saint-Etienne du Viauresque

 

La Vierge en croix, à l'entrée du village de Comps La Grand-Ville (Aveyron , haute vallée du Viaur), sur l'autre face le Christ.

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Les évangélistes

L'Aigle, symbole de Saint Matthieu, est parmi les emblèmes des quatre Évangélistes (les autres sont le Lion pour Marc, l'Homme pour Jean et le Taureau pour Luc) la représentation la plus présente dans la région.

Sur la croix du hameau du Brésil (commune de Montirat ), il est accompagné du cœur, (en bas) symbole de l'humanité du Christ. Comme souvent dans les croix de fonte, les extrémités du montant et des bras sont en forme de volutes et la base du pied s'orne de motifs végétaux. Les épis de blé et feuilles de vigne, c'est à dire pain et vin, ou en d'autres termes la représentation de l'Eucharistie, dominent largement les autres éléments végétaux utilisés (fleurs, branches, trèfle [Trinité], joncs, laurier, couronne d'épines).

Le Christ et les évangélistes, (aux extrémités) croix du cimetière de Saint-Michel (commune de Montirat).

Ici, les motifs géométriques, a priori moins porteurs de sens et plus purement décoratif que les animaux et les végétaux qui sont utilisés pour leur valeur symboliques, peuvent cependant aussi évoquer des éléments religieux comme par exemple des évidements en forme de fenêtre d'église gothique.

 

Les outils de la Passion

Le Christ en croix de la commune de Saint-Christophe est localement remarquable à plusieurs titres. D'une part il possède un buste relativement disproportionné par rapport aux jambes et de l'autre il est accompagné des Instruments de la Passion que l'on ne trouve pas ailleurs dans la vallée.
Sous les pieds du Christ, on peut les identifier facilement : l'échelle de la descente de croix, le marteau, les tenailles, le cœur percé de la lance, . Manquent hache, couronne d'épines, clous, fouet de la flagellation, eux aussi classiques dans les représentations. A l'étage inférieur (invisible sur la photo), il s'agit peut-être du calice de l'agonie qui comme d'autres éléments sont un peu moins répandus; citons encore, pêle-mêle: la Lune et le Soleil de l'éclipse au moment de la mort, l'éponge imbibée de vinaigre et accrochée à une branche d'hysope, le coq du reniement de Pierre, les 30 pièces de la trahison de Judas, la main du garde du Grand Prêtre qui gifla Jésus, le roseau, une lanterne, les dés à jouer avec lesquels la tunique de Jésus fut tirée au sort entre les soldats.

Formes et matières :

Le bois et le fer
Faciles à réaliser, peu coûteuses, les croix en bois ont le défaut d'être plus périssables que toutes les autres, elles sont peu nombreuses, tout comme les croix de fer forgé le plus souvent réalisées par des artisans locaux. Premières comme dernières sont le plus souvent d'une grande sobriété, comme celle de La Garde-Viaur ou encore de Montirat .

La pierre

Très nombreuses (plus de la moitié du total), souvent anciennes et d'ailleurs peu faciles à dater (la date mentionnée sur le socle n'est pas toujours une garantie) les croix de pierre se « taillent  la part du gâteau ». Leur forme est le plus souvent classique, c'est à dire latine : le bras vertical y est plus long que l'horizontal ce qui la différencie du modèle grec où les deux bras sont égaux.



Une croix originale échappe à ce modèle, située au lieudit «  Le Peiscayret » sur la commune de Montirat , elle est en granit blanc, et dotée de deux bras massifs (le gauche est abîmé) qui sont pratiquement de même longueur et trapézoïdaux. Sans doute ancienne, sa forme originale est peu répandue même si on la retrouve ailleurs (voir plus haut la croix de Saint Etienne de Viauresque, en moins marqué).

Les "bras mobiles"

En revanche, un modèle de croix latine dite « à bras mobiles », où le croisillon est dissociable du fût est présent à plusieurs endroits : Le Fau (commune de Montirat ), les Infournats (commune de Jouqueviel ), La Garde-Viaur . Très sobres, sans ornementation et souvent assez massive, elles sont en remarquable harmonie avec les traits fondamentaux de l'architecture rurale locale où elles s'intègrent parfaitement. Le bras mobile était -soi-disant tourné, lors des prières, vers le danger que l'on voulait exorciser.

Au Fau (commune de Mirandol , hameau du Carrelier) des bras mobiles pour s'adapter au danger ( ?).

 

Les discoïdales

En dehors de la croix latine, un autre type est présent dans la vallée à de multiples exemplaires comme par exemple à Mirandol : carrefour du Carrelié et cimetière du Fau ; à Pampelonne : hameau de Prunet (photo) ; à Jouqueviel : lieudit La Roubertié ; à Montirat : cimetière Saint-Michel. Il s'agit d'un modèle «discoïdal, à quadrilobes évidés» ou dit autrement, comportant des bras convexes qui s'inscrivent dans un cercle. La taille du cercle comme celle des évidements varient mais l'allure générale de la croix reste identique. Les dates portées sur les socles permettent d'affirmer que ce modèle s'est répandu dans la région entre 1820 et 1850.

Les croix de fonte sont des fabrications industrielles standardisées qui se sont diffusées massivement dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Inutile donc de chercher l'originalité locale d'un artiste ou une influence régionale. Pour autant il ne convient pas de les dédaigner.
Tout d'abord, certaines peuvent tout simplement être esthétiquement réussies. Ensuite, l'utilisation de moules a donné au matériau une certaine « souplesse » qui a permis l'usage d''entrelacs, de volutes, de motifs floraux ou géométriques qui sont autant de variations parfois très baroques qui font tout le charme de ces modèles à la fois variés et uniformes.

La fonte n'empêche pas à la pierre de perdurer comme le montre la croix des « quatre routes » à Montirat de facture très moderne dans son ornementation et sa conception : « une croix dans la croix » et un soleil rayonnant, une stylisation de 1888 pour garder le carrefour.

 

Terminons sur une note régionale avec les croix occitanes trilobées présentes en Aveyron , à la chapelle de Murat et tout près au Coulet (sur la route qui va à la chapelle ; photo ci-dessus) qui sont à la fois originales et probablement très anciennes.


C’est peut être à l' occasion de teravaux de rénovation au XVIII ème siècle que les croix qui ornent le sommet de la toiture de la chapelle de Murat y furent placées, mais rien n’est moins sûr, car l’histoire de ces petites églises est impossible à suivre dans le détail, .

    Toutes deux sont des croix dites « grecques », c'est-à-dire que leurs bras sont égaux et se croisent en leur milieu, à l’inverse de la croix latine aux bras inégaux et plus longs. Leur aspect est cependant assez différent. La première, massive, a des bras très courts et « trilobés » aux extrémités, ainsi son allure générale s’éloigne de celle de la croix grecque classique, mieux représentée par la seconde dont les extrémités des bras transversaux sont cependant échancrés en deux lobes. Si leur forme, peu répandue dans la région, contribue à l’originalité de ces croix il en est de même pour les motifs de leur ornementation notamment pour celle de droite dans notre tableau.

Des cabochons ronds, partagés en quatre par une croix, ornent les extrémités de ses bras. Au centre, une croix, très fine, dont chaque extrémité est divisée en trois bras s’inscrit dans un cercle qui occupe la« région » (espace de l’intersection). A notre connaissance, l’alliance de ces deux  motifs est unique dans la vallée du Viaur et ses environs. La croix pommée qui orne l'autre est tout aussi rare dans la région mais tout de même plus classique.

En conséquence de quoi, nous lançons un appel : y aurait il quelqu’un  qui puisse nous en dire plus sur ce petit patrimoine de la vallée, notamment sur le sens des motifs de ces croix tout comme sur leur forme (on peut -peut-être- y voir pour la première  des similitudes avec la croix occitane ? Voire  diront certains, pour renforcer le mystère,  cathare …).