HISTOIRE/LIEUX INSOLITES : Tourène ...
 "ou la prolongation du Grand Schisme d’Occident dans le Midi de la France ».
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 "Itinéraires au fil du Viaur", guide édité par l'association avec l'aide du contrat de rivière. 18.9 € (port gratuit) sur commande (par chèque à Viaur-Vivant) adressée à "Viaur-Vivant" 81190 MIRANDOL 

Inutile de chercher, à mi-pente, sur les versants de la rive droite du Viaur de la commune de Crespin, la silhouette d’une tour semblable à celles de Thuriès ou Jouqueviel, car il ne reste du château de Tourène que des ruines fort discrètes. Elles ont été minutieusement décrites et analysées par Louis MALET et Matthieu DESACHY qui lui,  en a étudié le siège (Société des Sciences, Arts et Belles Lettres du Tarn, bulletin n° LVI, 2002). No

           L’ensemble des ruines ne permet pas de se faire une idée précise du château qui devait assurément être bien modeste si l’on se fonde sur les restes de la tour carrée qui dominait le site : 5.50 m à l’extérieur et 3.20 à l’intérieur … C’est encore un peu plus petit que le donjon de Jouqueviel, où l’on est  déjà très à l’étroit.  C’est pourtant là, qu’au début du quinzième siècle (1420-1423) s’est déroulé un épisode de « la prolongation du Grand Schisme d’Occident dans le Midi de la France » (expression de Noël Valois, historien du schisme) : « lo seti de Torena » (le siège de Tourène). Ce petit morceau d’histoire médiévale avait inspiré Jean Boudou notamment dans l’un de ses contes intitulé « Lo papa de Viaur » (réédité par les éditions du Rouergue en 1989) et il a récemment attiré l’attention de plusieurs médiévistes spécialistes de la région Midi-Pyrénées.



Les gorges du Viaur en amont du Pont de Cirou. Le site de Tourène est rive droite (au fond à gauche sur la photo) sur la commune de Crespin.
 Aucune ruine n'est visible à distance.

 

Divisions politiques : une France en trois

Pour comprendre, il faut faire un état des lieux en 1420. La France est dans une phase de la guerre de Cent Ans fort peu favorable au roi de France. Les états bourguignons du duc Philippe le Bon ont signé avec les anglais, qui occupent Guyenne et Normandie, le traité de Troyes qui déshérite le dauphin Charles (régent à la place de son père Charles VI, atteint de folie) au profit du roi d’Angleterre Henri V qui, pour se faire reconnaître, épouse  la fille de Charles VI …

Réfugié à Bourges, le futur Charles VII,  (ironiquement baptisé « roi de Bourges ») ne  contrôle qu’une partie du territoire qui est, de fait, partagé en trois parties (anglaise, bourguignonne, royale).

Localement, le Viaur est un point de contact : le Quercy est anglais, l’Albigeois royal et la région est régulièrement le théâtre d’affrontements de bandes armées adverses.

Divisions religieuses : trois papes pour une Eglise

Pendant que les nobles s’étripent avec ardeur en appliquant le principe « diviser pour régner », les prélats de l’Eglise, quant à eux tentent d’effacer les traces laissées par près de quarante ans de véritable « guerres papales ». C’est en 1378 que des évêques, la plupart français, pour protester contre l’élection du pape Urbain VI (soutenu par les romains) avaient eu l’idée d’élire un autre Pontife pour le remplacer. Hélas,  trône de Saint-Pierre ou du royaume de France n’a qu’une place ! Les deux papes ont chacun leurs partisans. Pour faire simple le royaume de France (ce qu’il en reste!) et ses alliés s’opposent aux autres (Angleterre en tête) mais les fidélités sont précaires…  En 1409, pour mettre fin à la bicéphalie le concile de Pise démet les deux papes en place pour en élire, et oui, … un troisième, renforçant ainsi le désordre dans l’Eglise, devenue tricéphale !

L'unité religieuse retrouvée, sauf dans la vallée du Viaur

Dans ce contexte d’anarchie politico-religieuse, on peut comprendre que le chrétien de base puisse y perdre son latin, d’autant plus qu’entre les trois papes, pas l’once d’une véritable controverse théologique pour faire son choix. La plupart du temps l’on suit l’option de son curé, elle même dictée par les stratégies des nobles locaux qui mènent le jeu. D’ailleurs, c’est le pouvoir politique qui va régler le schisme : l'empereur du Saint-Empire impose au « pape de Pise », la convocation d’un concile qui reconstruit l'unité autour d’un nouveau pape, Martin V (1417) qui reçoit progressivement (en quelques années...) l’appui des princes. Si l’Eglise a retrouvé, péniblement, son unité de direction, dans quelques territoires, notamment la vallée du Viaur, persistent des résistances et des soutiens à Benoît XIII, pape destitué représentant de l’obédience « française » (anti romaine) et refusant bien sûr de reconnaître Martin V. Ce dernier envoie un légat (Géraud de Brie) pour réduire les restes du schisme dans la région. Jean IV d’Armagnac, comte de Rodez (entre autres possessions) y protège les partisans de Benoît XIII qui a délègué l’un de ses clercs, Jean Carrier pour poursuivre  les partisans du « nouveau » pape. L’affrontement est inévitable et c’est au château de Tourène qu’il se déroule.

Une résistance obstinée

Pour déloger Jean Carrier de son nid d’aigle le légat fait appel au « bras séculier » c'est-à-dire aux consuls d’Albi qui ne peuvent refuser leur aide. Cependant malgré la venue sur  place de Géraud de Brie (décembre 1420 à Albi puis quelques mois plus tard à Mirandol-Bourgnounac) leur implication reste très modérée. Le légat, qui manque de moyens est donc impuissant face à l’obstination de Jean Carrier protégé par la géographie des lieux. Il revient donc de nouveau à Albi (en juillet 1423) pour inciter les albigeois, à coups de processions et de sermons, à participer au siège qui pour Matthieu Desachy est tout relatif (simple contrôle du territoire environnant). La situation se dénoue en décembre quand Jean Carrier part de Tourène pour Péñiscola (royaume d’Aragon) où s’était réfugié « son pape » Benoit XIII, mort au printemps précédent. Obstinément, il poursuit sa désobéissance et procède à l’élection d’un nouveau pape Benoît XIV (1425). Revenu en Rouergue (au château de Jalenques, actuelle commune de Quins près de Naucelle) il se place sous la protection de Jean IV d’Armagnac jusqu’en 1429, date à laquelle le comte de Rodez se rallie au « vrai pape ». Isolé et sans partisans puissants, Jean Carrier finit par être capturé et meurt peu après en prison (1433).

Comment expliquer cette dissidence locale ?

L’attitude de Jean IV d’Armagnac y est pour beaucoup, sa protection semble efficace dans un contexte où la population largement indifférente à la question laisse faire les autorités locales. A cela s’ajoute la personnalité de Jean Carrier, idéaliste obstiné conforté par la géographie locale qui renforce son splendide isolement. Il n’en demeure pas moins que la dissidence  s’appuyait aussi sur un soutien même très minoritaire de la population locale (clercs, bourgeois et marchands de Rodez) puisque une quinzaine d’années après la mort de Jean Carrier, l’on retrouve encore dans la vallée du Viaur des partisans des « antipapes ""...

Pour ceux qui veulent aller plus loin  :

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00845940 :
 "La damnable schisme ore apaiséz." Centre d'études historiques de Fanjeaux. Colloque de Fanjeaux, Jul 2003, Fanjeaux, France. Privat, 39, pp.353-393, Cahiers de Fanjeaux le texte de Matthieu Desachy qui replace le siège de Tourène dans son contexte.

http://gallica.bnf.fr/Search?adva=1&adv=1&tri=title_sort&t_relation=%22cb340446320%22
"La France et le Grand Schisme d'Occident" de Noël Valois le livre ancien (1896-1902) mais encore fondamental sur la question (4 tomes, c'est le dernier qui traite de la période du siège de Tourène ...) et du même auteur  mais centré sur la région : « La Prolongation du Grand Schisme d’Occident au XVe siècle dans le Midi de la France », dans Annuaire-Bulletin de la Société de l’Histoire de France, Paris, 1899, t. XXXVI. http://archive.org/stream/annuairebulletin1899sociuoft/annuairebulletin1899sociuoft_djvu.txt

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_1123-9883_1990_num_102_2_3134
Colette Beaune Nicole Lemaître : "Prophétie et politique dans la France du Midi au XVe siècle" In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 102, N°2. 1990. pp. 597-616.

La question des "antipapes" a aussi suscité une " littérature" moins sérieuse ... que nous n'aborderons pas

HISTOIRE/LIEUX INSOLITES : L'église de Panissole ...
 Deuxième volet de  " la prolongation du Grand Schisme d’Occident dans le Midi de la France ».

Une église dissidente

Si Tourène est un premier lieu symbole de la poursuite du grand Schisme d’ Occident en vallée du Viaur. , il faut pour être « complet » sur le sujet, évoquer la période suivante (1432-1467) pendant laquelle des habitants de la région ont continué à reconnaître comme seul pape véritable, Benoit XIV.

L’endroit emblématique de cet épisode est cette fois la grotte de Panissole, en occitan « la gleio de Panissolo », située dans les gorges de Flauzins (commune de Lescure-Jaoul).

Eclairons la toponymie : Panissolo est  la déformation occitane de Peñiscola, ville-péninsule espagnole où Benoît XIII, l’un des trois papes du Schisme s’était installé. Il semble bien que ce refuge papal soit vite devenu symbole du schisme puisque en 1423, dans une lettre des consuls d’Albi, lors du siège de Tourène, le scribe avait écrit, dans un premier jet, avant de se reprendre et de le rayer, le terme de  Peniscola pour désigner le château de Tourène. La grotte qui a servi d’église aux derniers schismatiques de la vallée du Viaur a donc facilement trouvé son nom de baptême.

De fait, on ne sait pas grand-chose de ces partisans de Benoît XIV. Leur action est mal connue tout comme leur nombre. En tout cas, comme la grotte mesure 8 m de profondeur sur 6 m de largeur et 4 à 5 m de hauteur, elle ne pouvait pas accueillir de grandes foules …

L’histoire n’aurait sans doute rien su de leur existence sans le procès-verbal du procès de l’un d’entre eux, jugé à Rodez en avril-mai 1467.


Document conservé à la bibliothèque Sainte Geneviève à Paris, cote Ms863, « Procès criminel pour hérésie, fait par le vicaire général et l'official de Rodez à Pierre Trahinier [Petrus Trahinerius], habitant de Colet [ou Coulet], paroisse de Monton [de Montone], au diocèse de Rodez, qui avait soutenu que Benoît XIII était demeuré le véritable pape, malgré sa déposition ; 17 avril 1467 ».

Ci-contre la "croix occitane" du Coulet et ci-dessus les gorges du Viaur vue du Coulet (vers l’aval) ou habitait la famille Tranier, principal protagoniste de la poursuite du schisme dans la vallée.

Une famille de schismatiques

Que nous apprend cette source ?

La famille Tranier, dont le père Jean est forgeron au Coulet, dépend de la paroisse de Montoue mais elle n’en fréquente pas l’église et va à la messe à Cadoulette ou à Murat où les desservants sont, au moins pendant un moment, acquis à la cause des schismatiques. Inquiété dès 1446 par l’Inquisition, l’un des fils, Pierre, est emprisonné au château de Najac puis relâché après avoir abjuré. Pour maintenir sa fidélité à la « véritable Eglise », la famille Tranier passe alors à la « clandestinité ». Pendant vingt ans elle déménage d’un lieu à l’autre, notamment au moulin de Bedene (probablement l’actuel Berteigne) ou à celui de la Solayria (la Soularié) sous les Infournats. Dans ce cadre d’errance relative, les Tranier, qui sont chrétiens catholiques et croyants ont recours pour recevoir les sacrements aux membres du clergé encore fidèles à leur Eglise. Lors du procès, ils indiquent que Jean Farald (« cardinal » de l’obédience de Benoit XIII) est venu une nuit dans un bois près de Roc de Bailière les faire communier. Si la grotte de Panissole qui est juste en face, rive droite du Viaur n’est pas citée dans le procès, gageons cependant qu’elle a servi d’église pour que les Tranier (et quelques autres sans doute) puissent régulièrement pratiquer leur foi.

Non content d’être schismatique, Jean Tranier s’adonne aussi aux prophéties et diffuse le « Karolus filius Karoli ». Cette prédiction, née en Italie au XIIIème siècle, annonce qu’un jeune roi de France, « Charles fils de Charles », après avoir vaincu ses ennemis, va bâtir un Empire centré sur Rome et reconstruire l’Eglise (donc pour Jean Tranier rétablir son vrai pape). Les accusés, coupables aux yeux de l’Eglise d’être schismatiques et hérétiques sont, en règle générale, condamnés à mort. Le père Jean Tranier meurt à 60 ans pendant le procès et évite, sinon la sentence, du moins le  supplice, auquel son fils, Pierre (40 ans)  n’échappe pas. La fille, Jeanne (35 ans), en abjurant évite la mort mais pas la prison à perpétuité ...

 

 

Ci-contre les gorges de Flauzins vue de l’aval  (depuis Lasbinals, rive aveyronnaise). 

 L’église de Panissole est sur le versant de la rive droite (à gauche au fond  sur la photographie) au début des gorges. Elle est difficilement accessible aujourd’hui comme hier ...(pas d’indications, forte pente, nombreux pierriers rendant la marche délicate voire dangereuse) .

Le moulin de la Solayrié où furent arrêtés les Tranier est au "premier plan"

Pourquoi ? 

 Ce morceau d’histoire locale pose bien des questions. Pourquoi l’Eglise tarde t’-elle autant avant d’arrêter la famille du forgeron du Coulet ? Leurs refuges sont certes, situés dans une partie fort peu accessible de la vallée du Viaur, les gorges de Flauzins,  mais pas au point qu’il faille plus de vingt ans pour les capturer. Si l’action des schismatiques n’est pas vraiment mesurable,  ils n’ont plus le soutien important de la maison d’Armagnac et il semble bien que seules quelques personnalités mineures du clergé local, visiblement isolées, les appuient. L’obstination de la famille Tranier dans l’allégeance aux « papes Benoist  [XIII et XIV]» relève sans doute plus de l’ aventure individuelle que du mouvement de masse et il est bien difficile de voir dans cet épisode une véritable menace pour l’unité de l’Eglise retrouvée. Si ce dernier élément peu expliquer la longue passivité des autorités à leur égard, alors pourquoi finalement procéder aux arrestations ?

Les Tranier ont peut-être (pure hypothèse) été victimes du contexte politique « local ». En effet la vallée du Viaur fut une des zones de contacts et d’affrontements entre le pouvoir royal  (Villefranche de Rouergue, Albi) et la maison d’Armagnac (Comte de Rodez). Cette dernière, un court moment ralliée à la monarchie, revendique à nouveau, avec Jean V d’Armagnac une indépendance princière et elle participe en 1465 à une révolte féodale (la ligue du bien public) contre le roi Louis XI, révolte au profit de son frère Charles. Dans ce cadre, diffuser, comme le faisait Jean Tranier, la prophétie de prise de pouvoir d’un dénommé Charles était sans doute fort mal venu et a peut-être contribué à sa perte ; l’Eglise collaborant avec l’autorité royale pour mettre fin à une dissidence en soi peu dangereuse mais symboliquement provocante.

 


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